HGRK : Dr Luyeye recommande l’autopalpation pour prévenir le cancer des seins

Dr Getty Luyeye répondant aux préoccupations des lecteurs d'Entreprendre (Photo EntreprendreEn marge du mois de la femme, Entreprendre s’est entretenu avec Dr Luyeye Mvila Gertrude, médecin radiologue, spécialisée dans le traitement du cancer des seins à l’Hôpital Général de Référence de Kinshasa. Elle nous révèle le danger de cette maladie qui s’étend sur la population congolaise et n’épargne aucune couche de la population : homme, femme, jeunes.

Entreprendre: « Voulez-vous vous présenter aux lecteurs du magazine économique Entreprendre? Des années après, regrettez-vous d’avoir choisi de devenir Médecin ?

Gertrude Luyeye : Mon nom est Luyeye Mvila Gertrude. Je suis médecin radiologue et chef de département d’imagerie médicale de l’Hôpital Général de Référence de Kinshasa. Je ne suis pas du tout déçue. Je suis même contente d’avoir choisi ce métier. Au fait, c’est un sacerdoce. J’ai vraiment réalisé que c’est un métier qui demande beaucoup de sacrifices, d’abnégation et surtout beaucoup d’amour pour les autres. Je ne regrette pas de l’avoir choisi.

Quel lien y a-t-il entre l’imagerie médicale et le cancer des seins ? Quelles sont les causes de cette maladie et de la montée de sa fréquence dans la vie des populations ?

L’imagerie médicale est un ensemble de techniques qui utilise l’image pour aider au diagnostic. Dans l’imagerie médicale, nous avons la radiographie, la radiologie, le scanner etc. En fait, c’est tout un ensemble de procédés qui aident le médecin à faire un diagnostic donné pour une pathologie soupçonnée. Le cancer des seins est une pathologie qui bénéficie de l’imagerie pour être détecté par le médecin. Le cancer des seins est tout simplement un développement anarchique des cellules au niveau du sein, un développement anarchique dans la mesure où il y a des cellules qui naissent les unes après les autres, qui naissent de façon anarchique, jusqu’à ce qu’il va se créer une boule qu’on voit apparaître au niveau du sein et qui va conduire à la mort de quelqu’un, si cela n’est pas soigné à temps. Pourquoi cette fréquence ? Franchement, on ne sait pas encore vous répondre parce que même ailleurs dans les pays développés les études sont encore en cours. C’est qu’on sait ce que dans les facteurs qui font que les gens fassent le cancer des seins, par exemple on cite des facteurs génétiques, c’est-à-dire le groupe de gens qui, dans leurs gênes, ont les potentialités à développer le cancer des seins. Pourquoi, c’est le créateur seul qui peut répondre. On voit des familles où la grand-mère a développé le cancer des seins, et plus tard la tante, et plusieurs générations après, on voit encore d’autres personnes faire le cancer des seins. Mais, j’ouvre une parenthèse pour dire que le cancer des seins est un cancer familial dans la majorité des cas. Mais, il existe aussi des cas d’hérédité du cancer de sein. D’ailleurs, au niveau de l’Hôpital général, nous sommes entrain de faire ces études et nous avons déjà déniché des cas de cancer des seins héréditaires. Aussi dernièrement, nous avons perdu une de nos infirmières dont la mère est morte d’un cancer des seins, sa grand-mère est aussi morte de la même maladie. Elle-même est née d’une famille de trois sœurs dont une est déjà morte d’un cancer des seins et la troisième, nous venons de détecter chez elle un cancer des seins. Cette infirmière a une fille unique qui n’a que 30 ans et nous venons de détecter également chez elle un cancer des seins. Là, c’est un cas avéré de cancer des seins héréditaire, car nous avons fait des prélèvements pour la génétique car nous travaillons en partenariat avec la KUL/ Belgique.

. Je reviens quand même sur le cancer héréditaire des seins pour dire que  les hommes aussi sont concernés. Par exemple, la famille que je viens de citer-là, même les garçons de notre infirmière ont un risque potentiel de développer le cancer de sein. C’est un élément important de savoir que même les hommes font le cancer des seins, même si le pourcentage est minime.

Autre facteur à part les facteurs génétiques, on incrimine les facteurs alimentaires.  Des aliments où il y a trop de graisses A propos des facteurs alimentaires, les études ont montré que les régions où le régime  alimentaire est pauvre en graisse, par exemple les pays asiatiques, il y avait moins de cancer des seins que dans les régions où il y avait des Mc Donald, des graisses comme aux Etats-Unis et certains pays européens.

Alors, les autres facteurs, c’est le facteur environnement. On incrimine aussi toutes les pollutions atmosphériques que nous avons, ces centrales nucléaires que nous avons à gauche à gauche et à droite, les déchets nucléaires, les fumées toxiques qui sont dans l’environnement…

Bref, On n’a pas de cause à effet comme avec la malaria où ce sont les moustiques. Pour le cancer des seins, il n’y a pas de cause. On a plutôt des facteurs et je ne les ai pas tous cité.

Existe-t-il au sein de votre hôpital une offre de diagnostic et quel est l’intérêt de cette démarche ? Etes-vous satisfait de la qualité des services rendus jusqu’à présent ou pensez-vous qu’il y a encore de matériels dont l’hôpital a besoin ?

En ce qui concerne le dépistage, nous sommes très satisfaits du matériel que nous avons, mais nous pouvons dire qu’il est insuffisant. Il faut savoir que nous avons le seul appareil numérique qui existe au pays et même en Afrique central : c’est le mammographe numérique, que nous avons à l’Hôpital Général. Mais, ce n’est pas suffisant pour le pays et l’Afrique centrale, parce qu’il y a de plus en plus de cas de cancer des seins et chez les femmes et chez les hommes mais surtout chez les jeunes personnes. Alors l’avantage de l’appareil numérique que nous avons c’est que même les petites lésions du cancer des seins sont découvertes prématurément. Quand des petites lésions sont découvertes à temps, on fait l’ablation du sein, on donne le traitement et on peut soigner la personne. Donc, nous avons cet avantage d’avoir cet appareil chez nous, seulement, il y a un problème : c’est encore cher pour le commun des mortels parce que l’examen coûte à peu près 25 à 30 dollars USD. C’est quand même assez cher pour le commun de Congolais qui n’a pas assez d’argent. Deuxièmement, nous sommes encore en collaboration avec la KUL/ Université catholique Leuven du côté de la Flandre et nous travaillons également  avec l’Université de Gant toujours en Belgique qui nous aide à lire les biopsies mammaires et des recepteurs hormonaux parce qu’il faut savoir que lorsque vous avez découvert un problème de cancer des seins, la deuxième étape c’est de voir comment vous allez le traiter. Et on ne traite pas le cancer des seins comme la malaria. Lorsque vous avez découvert qu’il y a une masse dans le sein, vous devez d’abord dire si cette masse  que vous avez vue est vraiment un cancer. Ce que nous faisons, nous prélevons un petit morceau et l’avantage ici ce que nous avons du matériel sophistiqué pour ça. Sans ouvrir le sein, nous allons au travers de l’échographie jusqu’à la masse et nous y prélevons juste un bout de masse mis dans le formol que nous envoyons pour lecture en Belgique à Gant. A partir de Gant, non seulement, on va nous dire si réellement c’est un cancer mais encore on va nous déterminer le type de traitement à apporter : est-ce que cette personne va être soignée avec la chimiothérapie ou bien il faut utiliser l’hormonothérapie ? A part ça, nous avons aussi l’avantage lorsque le cancer de sein est confirmé, nous prélevons le sang pour faire le profil génétique de la personne : quel est le facteur qu’il a, est-ce parce qu’il  a des gênes ou pas. Cette personne a-t-elle de la malchance ou de la chance dans la famille d’avoir des personnes qui ont le cancer des seins. Et cela se passe à la CAIE.  Malheureusement, ce sont des examens qui coûtent cher. Pour l’instant, la population va en profiter parce que pendant trois ans, nous travaillons en collaboration avec ces deux universités Belges qui nous aident à faire ces lectures-là de façon gratuite. Mais, plus tard à la fin du projet, il faudra que quelqu’un puisse payer. Et ça doit être dans la poche du malade. Ce sera un peu cher. Il faudra que le Gouvernement prenne la relève plus tard, ce sera très bien. C’est déjà très bien parce qu’on a découvert de plus en plus  de cancers de sein grâce à cela.

Au niveau de la prévention, qu’est-ce que vous préconisez ?

Comme je vous l’ai dit : on ne connaît pas encore  les causes du cancer des seins. Contrairement, à la malaria dont on connaît les causes. Ce que nous conseillons aux gens, c’est de s’autopalper. C’est pourquoi, nous disons aux femmes  de montrer aux jeunes filles dès qu’elles commencent à grandir, à prendre un peu conscience de leur corps, d’avoir l’habitude de s’autopalper, de se palper les seins chaque matin ou une fois le mois, une fois la semaine, d’avoir l’habitude de se regarder les seins au miroir, dès qu’elles constatent une petite anomalie, une petite boule au niveau de leur sein, de consulter directement le médecin parce qu’il faut savoir que maintenant le cancer des seins n’est pas seulement détecté chez des vieilles personnes. Nous avons des cas des filles de 17 ans qui ont le cancer des seins. Il ne faut pas se dire : « Je n’ai que 30 ans. J’attends ». Non, désormais, la meilleure prévention c’est l’autopalpation. Vous vous palpez les seins et dès que vous voyez la boule, vous allez directement voir le médecin. Celui-là aura l’avantage de vous dire si c’est déjà un cancer, et si c’est pris à temps, on peut vous sauver. Autre chose  aussi toujours dans le cadre de la prévention, c’est pour les femmes mariées, ça c’est le rôle du mari aussi parce que nous avons beaucoup de cas où c’est le mari qui a palpé quelque chose d’anormal dans le sein  de sa femme et qui l’amène en consultation.

Autre chose qui est vraie et très importante, là je m’adresse surtout à mes confrères de la profession, qu’il ne faut pas opérer à tout bout de champ le sein. Ce n’est pas parce qu’on a protocolé un fibroadénome ou un kyste du sein qu’il faut à tout prix opérer. Actuellement, la tendance mondiale c’est lorsqu’on a un kyste mammaire par exemple, ou un fibroadénome  du sein,  si la masse n’est pas douloureuse et ne gène pas la femme, On ne fait rien et on suit tout simplement, on fait des échographies périodiques  parce que l’échographie est un examen qui est inoffensif. Si la masse est douloureuse ou inesthetique, alors on fait des aspirations écho guidées pour le kyste et une ablation pour biopsie pour le fibroadénome. Car il ya beaucoup de dangers en post opératoire avec la cicatrisation qui peut entrainer des hyperplasies qui peuvent générer des cancers plus tard

Envisagez-vous de mener des campagnes sur le terrain pour sensibiliser les populations ?

Nous le faisons déjà mais le problème c’est que nous le faisons à un  niveau très réduit. Nous avons un groupe de mamans de l’Hôpital Général. Dans le groupe, il y a des médecins, des techniciennes  et des infirmières. Nous recevons des invitations des églises surtout, et nous allons  dans les réunions des femmes pour les sensibiliser sur le cancer de sein.  . Le problème est que c’est une goutte d’eau dans l’océan. Il faudra l’étendre dans les médias  mais  cela demande beaucoup d’argent que nous n’avons pas.

Que répondez-vous à ceux qui reprochent aux médecins dans les hôpitaux publics de négliger les malades et de les détourner au profit de leurs centres privés ?

Malheureusement c’est en partie vrai. Je dis en partie parce que ce n’est pas tout le monde qui le fait mais nous le déplorons aussi parce que le danger est que lorsque le médecin est seul dans son centre de santé et qu’il est buté à une difficulté, il ne peut s’en prendre qu’à lui-même et le malade peut mourir. Mais, lorsque le malade est pris en charge à l’hôpital, lorsque le médecin est buté à une difficulté, il en parle à la réunion du matin et c’est  le staff qui s’en occupe. Je conseillerai à la population de prendre conscience que les hôpitaux regorgent de médecins très bien formés et ont le matériel qu’il faut. La médecine est une profession libérale. Donc, quelqu’un a le droit s’il s’estime capable de créer un centre mais détourner les malades de l’hôpital vers les centres privés c’est mauvais. C’est même condamné par la loi.

L’Hôpital Général fête ses 100 ans en 2012, quelles perspectives entrevoyez-vous pour cette institution médicale pour son développement futur ?

Je lance un appel au Gouvernement congolais de pouvoir aider notre hôpital, car cet hôpital ne bénéficie pas des subsides de l’Etat alors que nous savons tous que ces subsides sont débloquées chaque mois. Certains hôpitaux comme Ngaliema et des hôpitaux même privés  bénéficient des subsides de l’Etat alors que l’Hôpital général qui est un grand hôpital ne touche pas un sou pour son fonctionnement.  Donc, nous nous battons nous-mêmes juste par amour pour nos malades, pour  rester sur place, de pouvoir les prendre en charge avec des contacts personnels comme celui que nous avons avec vous (Synergy-Group et Fondation Entreprendre, NDLR) et nous aidons les malades de temps en temps mais nous demandons que le Gouvernement congolais s’occupe de l’hôpital général qui a vu naître beaucoup de grandes  personnalités de ce pays.

Un message aux gens qui souffrent du cancer des seins ?

Je leur demande de ne pas perdre espoir, de prendre la vie du bon côté : soyez calme, rendez grâces au Seigneur. Si vous avez des enfants, les informer pour qu’elles se fassent dépister à temps et de ne pas arriver en retard. Il faut savoir que pour une femme qui fait son cancer à 40 ans, nous conseillons que sa progéniture commence déjà à se faire dépister dès 35 ans, càd 5 ans plus tôt. Vous qui êtes  de la famille d’une personne qui développe un cancer des seins, ayez aussi l’habitude de vous faire dépister, parce que c’est un cancer qui se trouve généralement dans les gênes, donc familial.

Enfin, vous qui avez une épouse ou une fiancée qui a perdu un sein ou deux seins pour cause de cancer de sein, s’il vous plait, ne la laissez pas tomber, soutenez là , car c’est une dure épreuve que de souffrir de cancer en général , et de cancer de sein en particulier.

Propos recueillis par Victoire EYOBI

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